Interview avec Mr Aramis Soulle

DERNIERE INTERVIEW AVEC ABDALLAH MOHAMED KAMIL

 

Monsieur le premier ministre Abdallah Mohamed Kamil, merci d’avoir apporté

votre contribution à l’histoire immédiate en tant que témoin et acteur à travers

différentes interviews en français, en afar et en somali. Dans cette interview, nous

parlerons de vos actions au cours de la période de transition vers l’indépendance.

En novembre 1976, quelques quatre mois après votre avènement à la présidence du

Conseil de gouvernement du TFAI, l’occasion vous est offerte de participer à New-

York à la quatrième commission de l’ONU dite commission de décolonisation.

Vous intervenez à la tribune de cette commission à deux reprises pour faire des

déclarations d’une portée historique.

 

Au cours de votre première intervention,

vous avez annonce la proclamation de l’indépendance avant le ler juillet 1977.

Expliquez-nous le pourquoi du choix de cette date ?

 

Oui mon ami, tu es un historien bien connu et bien apprécié à Djibouti. Et là, comme

c est de l’histoire, je suis tout à fait heureux de présenter quelque chose avec vous.

Le 31 juillet 1976 İ’ai été désigné par la chambre des députés président du Conseil de

Gouvernement à la place de M. Ali Aref qui avait démissionné. Beaucoup des gens

ne pouvaient peut-être pas comprendre à l’époque et ne comprennent toujours pas

pourquoi c’est moi qui a été choisi. Eh bien, moi, je ne sais pas exactement mais c’est

à  M. Gouled qu’il fallait demander mais M. Gouled n’est pas de ce monde

aujourd’hui.

Hassan Gouled, futur Président de la République, m’avait appelé pour me dire

«Ecoutes, tu vas préparer cette transition ». Les députés de l’ancienne opposition

parlementaire devenue majorité, qui étaient du côté de la Ligue populaire africaine

pour l’indépendance, ne pouvaient pas refuser le choix de M. Gouled qui était le

président de ce parti. Et au mois de novembre, il fallait bien aller à l’ONU et

commencer d’abord par obtenir de la France un accord global sur cette transition, que

ce soit le délai, au niveau du droit juridique, comment préparer tout ça, obtenir le

financement de tout ce qui est nécessaire de notre côté pour préparer cet événement

Il fallait le faire avec la France. Déjà, j’avais eu les premiers contacts avec le

Président de la République, M.Valery Giscard d’Estaing dès la deuxième semaine

d’aout. J’ai obtenu pas mal des choses mais sur le plan politique, il n’y en avait pas

beaucoup

Donc, il fallait fixer à un moment donné une date butoir pour la proclamation de

l’indépendance et le meilleur choix a été d’aller aux Nations-Unies à New-York où il

y a bien sûr un représentant de la France. Je me suis mis d’accord avec les autres

responsables français pour discuter avec ce Monsieur. II s’appelait Louis de

Guiringaud

Avec ce dernier, j’ai obtenu finalement cette date et c’est le 1er juillet. C’est

essentiellement cet aspect-là qui est le plus intéressant dans ce discours. On m’en

parle de son contenu, et beaucoup de gens trouvent quelque chose, y compris toi,

Aramis Houmed.

Avant le ler juillet, Djibouti doit être indépendante. Tu remarqueras que je n’ai p

dit le 27 juin.

Il fallait donc obtenir une date qui vient avant le 1er juillet. II fallait bien laisser aussi

A la LPAI et surtout au président Hassan Gouled de dire à quelle date exacte.

Il pouvait la fixer début mars ou fin juin.

C’est ce que nous avons fait ensemble finalement à la table-ronde de Paris de mars ou

nous l’avons fixée d’un commun accord au 27 juin, donc avant le 1er juillet

Alors, j’aurais pu très bien fixer la date butoir au 15 juillet ou 15 juin et pourquoi le

1er juillet?

Moi, j’avais une crainte mais physiquement que les Somaliens et les Ethiopiens

n’allaient pas nous laisser tranquillement obtenir notre indépendance. J’étais

absolument convaincu de ça. Après minuit, le jour-même de la proclamation de

l’indépendance, nous sommes séparés juridiquement avec la France, nous ne

sommes plus une colonie française. Alors, ces gens-la dont j’ai peur qu’ils viennent

d’une façon ou d’une autre, … pouvaient venir. Nous tenions à ce que la France reste

avec nous pour une protection militaire en signant avec elle un accord que j’allais

fixer moi-même à Djibouti en juin, quelques jours avant la proclamation de l’indépendance.

 

Nous n’étions pas encore là mais en novembre 2016. Il fallait

trouver un accord juridiquement pour qu’il n’y ait pas un vide. La France n’avait

plus rien a faire ici. Il fallait trouver une parade. Je m’en suis ouvert à Monsieur

Louis de Guiringaud de ma crainte de voir ce vide juridique. Il a cherché et il m’a dit

que la première organisation internationale qui aura une réunion, c’est l’OUA et c’est

le 3 juillet

L’accord de défense n’étant pas encore signé, notre adhésion à l’OUA, donc notre

appartenance à une organisation internationale, pourrait constituer une

argumentation aux Français pour justifier leur intervention pour nous protéger

contre toute agression extérieure.

J’ai donc choisi le 1er juillet comme date butoir en sachant qu’il y aura une réunion de

L’OUA le 3 juillet

 

Est-ce que l’indépendance que vous prépariez faisait l’unanimité des différentes

composantes ethniques du territoire?

 

Ecoutez, moi, quelque soient mes convictions personnelles, en ce moment côte Afar,

il y avait des agissements qui rassuraient qu’ils étaient pour ‘indépendance. II faut

toujours se rappeler qu’en 1958 comme en 1967, c’étaient les Afar qui ont refusé le

départ de la France, donc l’indépendance. Et là, les Afar l’acceptaient et il y ait M.

Ali Aref qui s’était déclaré pour l’indépendance avant tout le monde et c’était en

septembre 1974. Il y avait deux leaders qui faisaient partie de la LPAI, Ahmed Dini et

Cheiko. Moi, je le répète, j’étais un fonctionnaire avec M. Ali Aref. Je n’agissais plus

politiquement depuis 1968, Les trois leaders qui étaient bien connus, Ali Aref,

Ahmed Dini et Cheiko, s’étaient déclarés pour l’indépendance. Puisque les Afar qui

avaient été réticents par deux fois, étaient pour l’indépendance et qu’il n’y avait pas des

Afar opposés, moi J étais rassuré aussi.

Du côté des Somalis, depuis même 1958, ils seraient allés dans la « gueule de loup»

mais ils auraient choisi l’indépendance. Pourquoi, je dis dans la « gueule de loup»?

Parce que Djibouti a été créé par les Français pour commercer avec ‘Ethiopie. Et

 

‘Ethiopie était présente et n’aurait jamais laissé et ne laissera pas demain, J’insiste,

que quelqu’un d’autre vient perturber ses relations économiques avec Djibouti.

 

Il y avait quand même des partis qui ne vous soutenaient pas en dépit de votre

souhait que le territoire accède a l’indépendance dans I’union de toutes les

tendances politiques.

 

L’Union nationale de M. Ali Aref a montré qu’elle ne pouvait pas aller trop loin dans

les manifestations nocturnes au quartier 2 qui étaient préparées par M. Ali Aref.

D’autant plus que M. Ali Aref s’était prononcé pour l’indépendance à l’extérieur et il

n’a jamais dit le contraire au cours de ces réunions. Ali Aref n’a pas renié sa position

de quelqu’un qui est pour l’indépendance. On n’avait pas à discuter avec lui et il ne

voulait pas discuter avec nous et avec la LPAI. Cependant, c’était une position

acquise. L’autre parti, le Mouvement populaire pour la libération, parti des jeunes

Afar qui n’avait pas une assise solide auprès des Afar mais ils étaient pour

l’indépendance aussi.

Le Mouvement de libération de Djibouti était pour moi l’Ethiopie. Les Ethiopiens

n’avaient pas cru bon de faire de cette organisation quelque chose de visible. A

propos de cette organisation, j’ai dit des choses que je ne devrais pas dire. Un jour,

interrogé par la BBC à son propos, j avais répondu que, moi, je ne connaissais

qu’Ahmed Bourhan et sa femme.

Le Front de libération de la côte des Somalis (FLCS)? Du côté des compatriotes de la

composante Somali-Issa, ils savaient très bien qu’il y avait un danger et que M. Siyad

Barreh allait se servir de ces gens-là. En vérité, il pourrait y avoir parmi eux une

dizaine de types qui allaient accepter d’agir contre les intérêts de Djbouti. Si on

prend par exemple le cas d’Aden Robleh, on peut dire beaucoup de choses sur ce

Monsieur, mais si on l’a mis en prison à Mogadiscio exactement en ce moment-là, ça

prouve très bien qu’il n’etait pas pour la Grande Somalie. Moi, c’est vrai, je ne

connaissais pas les membres du FLCS mais le président Gouled et les autres

responsables de la LPAI comme Idriss Farah, Moumin Bahdon, etc, n’allaient pas les

laisser faire ce qu’ils veulent après l’indépendance. Ils les ont bien accueillis. Quand

ils sont rentrés, moi, j’etais toujours président du Conseil de gouvernement. Nous avons

loué des villas pour leurs grands chefs un peu partout à Djibouti mais il y a eu

évidemment la mort de l’un d’entre eux et Aden Robleh a été très gravement blessé.

 

Pouvez-vous nous expliquer qu’est ce qui a motivé le fait que vous preniez la

parole à la tribune de cette quatrième session Assemblée pour la deuxième fois le

10 novembre ?

 

Pendant notre séjour à New-York, nous étions très sollicités par les jeunes diplomates

somaliens, très actifs et de premier plan. Ils venaient très souvent nous retrouver au

Palais de l’ONU. Ils nous invitaient à leur ambassade ou dans d’autres endroits pour

les déjeuners et les diners.

Les Ethiopiens, qui nous voyaient tout temps avec eux, pensaient que nous étions des

pro-somali ou des gens qui voulaient amener Djibouti dans le giron de la Somalie.

Les Français auprès de qui, ils se plaignaient, leur disaient, d’après les explications

que jai reçues après, que moi, Abdallah Mohamed Kamil, je n’étais pour la Grande

Somalie. Les Ethiopiens leur ont dit si c’est le cas, qu’il le dise. Alors M. Louis de

Guiringaud, je ne veux pas dire qu(il a insisté mais a tenu vraiment que je dise quelque chose

quelque chose avant de partir. Et dire ou? A la tribune de la quatrième commission

de l’ONU. Eh bien, à moi, ça ne me posait pas de problème. Siyad Barreh qui m’avait

invité et que javais vu début novembre à Mogadiscio, avait fait une déclaration pour

dire que la Somalie est pour l’indépendance de Djibouti et par conséquent elle n’avait

aucune visée annexionniste sur Djibouti.

Les Ethiopiens n’avaient pas fait connaitre officiellement sa position mais essayaient

de montrer d’une façon ou d’une autre qu’ils n’avaient pas l’intention d’annexer

Djibouti.

Moi, je suis Somalien mais quand on me dit tu es Somali, là non, je réponds que je

suis Afar. Mais autrement, quand je dis je suis somalien, je veux dire que jai des

contacts avec les Somaliens depuis ma naissance, je suis marié avec une Somalienne

et je n’ai pas des problèmes avec des Somali pour éviter d’avoir des contacts avec eux.

 

fallait donc que je dise quelque chose et j’ai accepté la suggestion de M. Louis de Guiringaud

‘ai prononcé ces quelques mots, jai bien fait et c’etait une très bonne chose pour

moi. J’ai demandé que ces deux Etats représentés à cette quatrième commission

disent, officiellement, qu’ils sont pour l’indépendance de Djibouti et qu’ils n’ont

aucune réclamation sur le territoire. Ça n’a pas été fait parce qu’entre nous, nous

avions très rapidement passé à autre chose.

Les Somaliens ont mal pris cette déclaration parce que dans leur for intérieur ils

voulaient que Djibouti rejoigne la Somalie.

Je vais vous ajouter une autre anecdote. Quand j’ai été voir Siyad Barreh, le premier

jour une réception importante a été organisée en mon honneur par le vice-président

somalien. Et je crois dès le lendemain, on m’a fait promener et emmené dans cette

ville dont je ne me rappelle pas le nom et où sont cultivés les cinq arbres pour

chacune de cinq Somalis. Les deux étaient déjà la et il restait trois: la Côte française

des Somalis bien que Ali Aref l’eût appelé Territoire français des Afars et des Issas,

l’Ogaden et le NFD. Ça voulait dire : « M. Abdallah Kamil vient, on vous attend ».

Je le répète. J’ai personnellement de très bons rapports avec les Somalis, qu’ils soient

de Dibouti ou d’ailleurs. Avec eux, je suis dans mon milieu mais qu’on me dise que

je suis un somalien, alors là, non. J’ai toujours dit ça. Je n’étais pas content. Et je leur

ai demandé de le dire aussi. Et dans la vie de tous les jours, quand je discute avec les

Somalis, s’il y a quelqu’un qui insiste, je lui dis: Ecoutes, les Somalis qui sont à

Djibouti et qui peuvent venir, je les accepte mais le drapeau somalien ne dépasse pas

Loyada »

A partir de ce jour, je n’etais pas ouvert pour bien discuter avec les responsables

somaliens, parce que moi, je n’étais pas là, ce n’était pas mon arbre. Je n’étais pas

disposé à discuter même avec Siyad Barreh. Comme d’habitude, c’était pareil avec

tout le monde, il m a appelé vers 11 heures du soir, peut être le deuxième jour ou le

troisième jour. . On ne s’est pas dit grande chose. Sentimentalement pour le protocole et

tout ceci, j’étais ouvert mais par contre politiquement, nous n’avions plus rien à se

dire. En plus dans cette réunion, Il s’agissait de montrer qu’il etait le chef. Et pour cela, il entrecoupaitson « speech » par ‘’Bulshé’’ (peuple) et les autres, il y en avait plusieurs à coté de lui, lui repondaient ‘’ Bilé’’ ( guide).

 

Aramis Soulle

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